AUTOUR DE LA BUTTE DE "ROUGE CUL". (suite)

Publié le par Marc Heimermann

UNE BALADE PAS COMME LES AUTRES .

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Ma balade du 5 juin a été un retour sur mes années de jeunesse. Elle se situait non loin de Delle, là où notre famille a séjourné de 1945 à 1970, soit durant vingt-cinq ans. Ce parcours m’a rappelé les années 1955 où je sillonnais les petites routes départementales qui serpentaient entre les étangs sauvages là où la flore et la faune locales envahissaient les plans d’eau et les nombreux fossés.

Que de changements en l’espace d’un demi-siècle. Je me suis rendu à l’évidence que le piéton, le promeneur ou le marcheur n’a plus trop sa place dans ce paysage transformé, faisant la part belle aux exploitants forestiers, aux propriétaires souvent suisses, aux lotissements en lisières de villages, aux surfaces bitumées, aux clôtures infinies, aux signalisations péremptoires, aux églises abandonnées, aux abris agricoles, aux traversées intempestives de lignes à haute tension, aux champs remembrés, aux panneaux de signalisation innombrables.

Le parcours démarre à Chavannes-le-Grand, pour des raisons pratiques, afin de pouvoir faire une boucle qui traverserait quelques lieux insolites. Le premier contact avec les maisons du village montre la diversité architecturale sans cohérence, sans esthétique commune. Tous les styles sont permis et particulièrement pour les clôtures capables de contenir l’ardeur des chiens qui aboient lorsque vous osez effleurer leur territoire. Puis ce sont des champs à perte de vue qui viennent juste d’être ensemencés de céréales ou autres maïs. En atteignant le premier étang avant une très longue série, je constate que l’accessibilité est impossible pour cause de « Défense d’entrée : Propriété privée ». A l’approche de Suarce, le paysage offre quelques bosquets d’essences variées où se mêlent feuillus et épineux. Des ruines résistent au poids des années. Au moment d’emprunter un long sentier pierreux et rectiligne, sous un soleil ardent, le premier de l’année, je tombe de ravissement devant un fourré composé de lupins sauvages mauves et bleus me rappelant les cueillettes d’autrefois.

La longue traversée d’un sous-bois ravagé par l’indélicatesse des débardages mécaniques m’oblige à contourner régulièrement les ornières boueuses. Et toujours des étangs plus ou moins accessibles arborant leurs panneaux d’interdits. Après une dizaine de kilomètres, j’atteins « l’ Etang Fourchu » celui que j’avais longé plusieurs fois à vélo lorsque j’allais cherché exceptionnellement du lait à la ferme près de Vélescot.  Enfin,  Boron, cité campagnarde dortoir où les maisons anciennes ont complétement disparues ou ont été restaurées à moindre coût faisant la part belle aux portes neuves et sans style en provenance de Castorama ou de Lapeyre.  Ces mêmes portes qui garnissent les entrées des maisons neuves construites plus récemment. Une maison sur deux possède un poulailler, seule référence au passé. Par contre, toutes ont un barbecue dans le jardin ou sur la terrasse qui rivalise de volume et de conception, véritables cuisines de plein air utilisables à peine 60 jours par an.  

Arrivé sur la butte de « Rouge Cul » après avoir gravit un léger dénivelé de 50 m, le premier panneau signale un magnifique point de vue vers la ligne des monts du Jura et le deuxième 500m plus loin nous signale, à tout hasard, que l’on peut voir la ligne des Vosges.  La surprise est à son comble. Ici certains chemins sont artificiels ; large de 80 cm ; ils séparent les champs cultivés qu’il faut contourner sur leur longueur puis sur leur largeur abandonnant toute idée de raccourci et donc de piétinement des cultures.

Suit une volée d’étangs plus ou moins artificiels pour la plupart propriétés d’associations diverses. L’équipement des cabanons ou chalets reflètent le niveau social des locataires épisodiques. Un point commun les caractérisent : les fermetures inviolables des volets. Je me rappelle qu’autrefois nous

abordions les étangs avec une liberté totale pour nous adonner à la cueillette des iris sauvages ou nous adonner à la pêche aux grenouilles.

Le temps fort de la balade sera ma rencontre avec un personnage fort âgé qui est en train de faucher l’herbe en face de sa vieille ferme, située au milieu du village de Grones.  Au gré de la conversation, j’apprends qu’il avait travaillé longtemps à Delle dans la même usine que mon père et grâce à une mémoire sans faille, il s’est montré capable d’égrener tous les noms des différents dirigeants ou cadres des usines Diélectriques. Il avait donc connu mon père. C’était, il y a 55 ans. Puis il insiste pour que je découvre à l’arrière de sa bâtisse un vieux moulin abandonné : le Moulin Saint-Paul. Malgré quelques diversions sur des récits qui remontent à la guerre de 1914, je l’empresse de me laisser partir compte tenu de la longue distance qu’il fallait que j’effectue encore.   Mais, avec insistance, il me demande de faire la découverte de son poulailler dont l’originalité est que ses poules pondent des œufs colorés. Pour prouver ses dires, il va au cul de deux trois poules et en retire effectivement, un œuf d’un orange rouille, puis un œuf rose pâle et enfin un œuf presque violet. En me séparant de lui enfin, je pouvais reprendre la route emportant dans ma sacoche les trois œufs témoins.

Je croise toujours des étangs cette fois réservés  aux seuls pêcheurs munis d’autorisation et de cartes à jour. Puis succèdent des maisons avec encore des poulaillers, puis des fermes rénovées avec plus ou moins de bon goût pour traverser alors le village de Bretagne et évoquer  le souvenir de la Légion Etrangère qui a perdu son bataillon en 1944, pour atteindre le pont qui enjambe le canal du Rhône au Rhin en direction de Montreux-Vieux.  Ici c’est le centre local des activités de la France profonde : les pêcheurs rivés sur le bout de leur ligne, les camping-caristes qui se retrouvent sur la petite aire de stationnement et attablés pour partager dans à peine une heure leur premier apéritif. Pendant ce temps les cyclistes défilent sur le chemin de halage aménagé en piste cyclable. Quelques bateaux stationnent non loin de là pour profiter des abords verdoyants.

Mes jambes se contractent, mon dos me fait souffrir, après consultation de la carte et pour finaliser la boucle, il me faut encore marcher 5 km. Je ne fais plus attention aux sous-bois, aux ornières toujours présentes, et sentant monter la fatigue, je décide de prendre un raccourcis qui m’amène à deux kilomètres du terme sur une départementale que je longe sur sa gauche, évitant régulièrement de me faire happer par les voitures venant en face, qui ivres de liberté campagnarde roulent sans limite de vitesse. Chaque fois je croise le regard ébahit du conducteur qui sans doute s’étonne de la présence d’un farfelu affublé de son sac à dos et de son matériel photos.

Il est 17 heures lorsque j’aperçois enfin les premières maisons de Chavannes le Grand. Encore quelques centaines de mètres jusqu’à la voiture, impatient de m’affaler sur le siège de celle-ci non sans avoir enlevé avec délectation mes chaussures boueuses.

Balade mitigée, où la campagne de mon enfance à laisser place à un paysage transfiguré pour satisfaire les automobilistes, les machines agricoles, les parcages d’animaux, les barrières et clôtures en tout genre. Et surtout ces villages qui ont perdu leur âme et où les habitants s’isolent dans leur demeure respective moyennant des séparations fortifiées où seuls les chiens peuvent hausser le ton sans limite. 

C’était en ce début de juin 2013, entre champs cultivés et étangs secrets, entre sous-bois odorants et villages anonymes que mes rêveries d’autrefois sont devenus mes regrets d’aujourd’hui.

 (voir diaporama dans colonne de droite N° (27)

 

mh

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